L’Azuré cordouan sort de l’ombre : une espèce confirmée dans le sud de la France
- Aurélien Gaunet

- 19 mai
- 5 min de lecture
L’Azuré du thym est un petit lycène des milieux ouverts, principalement méditerranéens et subméditerranéens, dont les chenilles sont anthophages, c’est-à-dire qu’elles se développent sur les boutons floraux, notamment ceux du Thym. Il fait partie de ces espèces que l’on croit bien connaître, et pourtant, derrière son apparente familiarité se cache une histoire complexe.
Une étude récemment publiée dans la revue Animal Biodiversity and Conservation par Aurélien Gaunet et Roger Vila vient confirmer la présence en France de l’Azuré cordouan, Palaeophilotes panoptes, une espèce proche de l’Azuré du thym, Palaeophilotes baton (ces deux espèces étaient encore récemment rattachées au genre Pseudophilotes). Longtemps considéré comme endémique de la péninsule Ibérique, P. panoptes était jusqu’ici supposé absent de la faune de France. Cette publication montre pourtant qu’il est bien présent dans le sud du pays, où il remplace localement P. baton dans une partie de l’Occitanie.

Deux espèces très proches, longtemps difficiles à distinguer
L’Azuré cordouan et l’Azuré du thym sont deux petits papillons très proches visuellement. Leur distinction sur le terrain est bien souvent impossible à l’échelle individuelle. Leur ressemblance explique probablement pourquoi la présence de P. panoptes en France est longtemps restée difficile à confirmer.
Pour clarifier la situation, l’étude a adopté une approche intégrative, c’est-à-dire qu’elle a croisé plusieurs types d’informations indépendantes : analyses génétiques, morphologie, étude des collections, phénologie, répartition géographique, plantes-hôtes et données issues de la science participative.
L’objectif n’était donc pas seulement de dire si P. panoptes était présent en France, mais aussi de préciser la répartition locale des deux espèces et de chercher si elles présentent des différences écologiques détectables.

La génétique pour révéler une frontière invisible
Les analyses génétiques, basées sur le code-barres ADN mitochondrial COI, ont permis de confirmer l’existence de trois lignées principales, l'une correspondant à P. panoptes et les deux autres se rapportant à P. baton (une lignée "méditerranéenne" et une lignée "continentale" largement répandue en Europe de l'Ouest). Ces données ont ensuite servi de base pour identifier les secteurs où chaque espèce est présente avec certitude.
Le résultat principal est clair : l’Azuré cordouan est bien présent en France. Il occupe une partie du sud-est de l’Occitanie et remplace géographiquement l’Azuré du thym dans certains secteurs. Les deux espèces ne semblent pas se mélanger : elles présentent plutôt une répartition parapatrique, c’est-à-dire qu’elles occupent des zones voisines, avec une zone de contact relativement étroite (les deux espèces n'ont été observées ensemble qu'à Peyriac-de-Mer dans l'Aude).
Cette zone de contact se situe notamment dans les Pyrénées-Orientales et l’Aude. La génétique permet donc de révéler une frontière pratiquement invisible à l’œil nu, mais bien réelle dans la structuration des populations.

Les collections, un maillon essentiel
L’étude repose aussi sur l’examen d’un grand nombre de spécimens de collection. Ces collections permettent de documenter des localités anciennes, de vérifier des identifications, et de replacer les résultats actuels dans un contexte historique plus large.
Le matériel historique étudié, notamment celui issu des collectes de Robert Mazel, a joué un rôle important dans ce travail. Il montre à quel point les collections naturalistes restent indispensables pour comprendre l’évolution des connaissances sur la biodiversité. Même plusieurs décennies après leur collecte, les spécimens peuvent apporter des réponses à des questions scientifiques nouvelles.
Morphologie : des différences utiles, mais pas toujours suffisantes
L’étude s’est également intéressée à différents caractères morphologiques, notamment certains motifs alaires et des mesures de morphométrie. Des différences existent entre les deux espèces, mais elles doivent être interprétées avec prudence : l'Azuré cordouan est plus petit en moyenne que l'Azuré du thym et ne possède généralement pas d'ocelle dans la cellule 1b, tandis que plus de la moitié des individus d'Azuré du thym en sont pourvus.
Comme chez d’autres complexes d’espèces difficiles, les caractères morphologiques ne permettent donc pas toujours une identification certaine individu par individu. Ils sont en revanche très utiles lorsqu’ils sont analysés à l’échelle de populations et confrontés aux résultats génétiques.
C’est précisément l’un des intérêts de cette étude : aucun critère isolé ne suffit à lui seul, mais la convergence entre génétique, morphologie, phénologie et répartition géographique permet d’obtenir une image robuste.

Une différence dans le cycle de vie
Les données de science participative ont aussi permis de mettre en évidence une différence importante de phénologie entre les deux espèces.
Dans la zone étudiée, l’Azuré cordouan semble ne produire qu’une seule génération par an. À l’inverse, l’Azuré du thym peut présenter une seconde génération partielle en été, notamment à basse altitude. Lorsque l’on cartographie ces observations tardives, elles se concentrent dans l’aire attribuée à P. baton et sont absentes de l’aire attribuée à P. panoptes.
Ce résultat est particulièrement intéressant, car il montre que les observations naturalistes partagées ne servent pas seulement à produire des cartes de répartition. Elles peuvent aussi documenter des différences de cycle de vie, et donc contribuer à mieux comprendre l’écologie des espèces.

Le thym, mais pas seulement
Le nom d’« Azuré du thym » est parlant, mais il simplifie une réalité plus nuancée. Les chenilles de ces papillons se développent sur des Lamiacées, notamment sur les boutons floraux du thym. Chez P. baton, la seconde génération partielle apparaît à une période où les boutons floraux de thym ne sont plus disponibles. Les chenilles doivent alors utiliser d’autres Lamiacées. Certaines populations d’Azuré du thym sont même connues sur Cuscuta epithymum, une plante parasite de la famille des Convolvulacées !
L’Azuré cordouan, lui, semble beaucoup plus étroitement associé au genre Thymus et, en France, au Thym commun (Thymus vulgaris). Cette différence de spécialisation trophique pourrait contribuer à expliquer les différences observées entre les deux espèces, notamment en matière de phénologie et de répartition. En effet, l’Azuré cordouan ne dépasse pas 1 300m d’altitude dans les Pyrénées-Orientales ce qui correspond également à la limite altitudinale du Thym commun !

La force de la science participative
Ce travail n’aurait pas eu la même portée sans les nombreuses données transmises par les naturalistes sur Faune-Occitanie et iNaturalist. Ces observations, collectées année après année, constituent une base de connaissance précieuse.
Dans cette étude, elles ont permis de préciser la répartition des deux espèces, de tester la cohérence des zones identifiées grâce à la génétique, et de mettre en évidence des différences de phénologie. Elles montrent que des données apparemment ordinaires peuvent, une fois replacées dans un cadre d’analyse plus large, contribuer à révéler la présence d’une espèce méconnue, préciser sa répartition ou mieux comprendre son écologie.
Chaque observation compte. Même une donnée isolée peut prendre de la valeur lorsqu’elle s’intègre dans un ensemble plus vaste.
Une biodiversité locale encore pleine de surprises
La confirmation de Palaeophilotes panoptes en France rappelle que la biodiversité locale n’est pas toujours aussi bien connue qu’on pourrait le croire. Même chez les papillons, un groupe relativement bien étudié, certaines espèces discrètes peuvent rester longtemps sous-estimées ou confondues avec des espèces proches.
Ce type d’étude souligne l’importance de combiner les approches : observations de terrain, collections, génétique, morphologie et science participative. C’est à cette condition que l’on peut affiner notre compréhension de la biodiversité régionale et mieux prendre en compte les espèces dans les stratégies de connaissance et de conservation.
Un grand merci à toutes les personnes qui partagent leurs observations naturalistes et contribuent ainsi à faire progresser la connaissance de la biodiversité en Occitanie.
Référence de l’article :
Gaunet A. & Vila R. 2026. Integrative evidence reveals the occurrence and parapatric distribution of Palaeophilotes panoptes and P. baton in southern France. Animal Biodiversity and Conservation, 49.1.


Superbe démonstration de la force des sciences participatives (faune occitanie en l'occurrence) en appui de la recherche scientifique ! Bravo Aurélien!