Le Gypaète barbu


Gypaète barbu

Gypaetus barbatus-Trencalos



Voilà encore un oiseau mythique, un de ces oiseaux mystérieux qui alimentent les légendes et les fantasmes les plus délirants. Ainsi, les naturalistes des siècles passés (jusqu’au 19éme), ne disposant pas des moyens modernes de suivi, se rendant peu sur le terrain (la montagne faisait peur), se fiaient aux récits (souvent poétiques ou fantastiques…mais peu scientifiques) des bergers et lui prêtaient la capacité de tuer des proies de grande taille…voire d’enlever un mouton entier ou un enfant ! Nous savons aujourd’hui, bien sur, qu’il n’en est rien le Gypaète barbu est un rapace nécrophage (qui se nourrit de proies mortes).

Avant de parler plus en détail d’un régime alimentaire qui a fait sa réputation, voyons plutôt son aspect physique. Tout d’abord, il est grand ou plutôt ses ailes sont très longues (2,70m d’envergure, juste après les Vautours moine et fauve) mais il n’est pas très lourd (5kg à 7kg), trompant ainsi son monde sur sa taille réelle (d’ailleurs, peut-être est il un peu cabot, non pas par ce qu’il partage avec le meilleur ami de l’Homme un goût certain pour les os, mais par son côté m’as-tu vu quand je plane ?).

Son dos est gris ardoisé, ses ailes effilées et sombres (plus dans la partie antérieure que postérieure) contrastant avec les dessous plus ou moins de couleur rouille, la queue est longue, sombre également et cunéiforme (en forme de coin) ; sa tête pointée vers le bas lorsqu’il vole est blanchâtre barrée d’un masque de plumes noires qui forment sous le bec une barbiche de sous-officier (façon second Empire, m’as-tu-vu encore !). Les jeunes et les immatures sont uniformément sombres jusqu’à l’âge de cinq ans. Notons que la coloration rouille des dessous des adultes n’est pas naturelle mais provoquée volontairement par des bains dans des sources ferrugineuses, les raisons de ce « maquillage » ne sont pas bien connues (on ne peut soupçonner une simple coquetterie, quoi que ! m’as-tu-vu toujours !).

On a longtemps cru que les os constituaient un faible pourcentage de son régime alimentaire, on sait aujourd’hui qu’il n’en est rien, bien au contraire (jusqu’à 80%). Le Gypaète barbu est le dernier invité au festin, lorsque les Vautours fauves ou percnoptères et les autres charognards (vrais ou occasionnels) : Corbeaux, Milans, Aigles, Buses, Renards… ont dévoré les viscères et les chairs, il ne reste que le squelette avec ici ou là quelques lambeaux de peau. A l’écart de la curée, patiemment (de toute façon les Vautours fauves ne lui laissent pas le choix !), le Gypaète a su attendre son heure : les os c’est son affaire ! Les plus petits (jusqu’à 25cm ou 30cm tout de même !) sont avalés entiers ainsi que les tendons, les plus gros seront pris dans le bec, saisis par les pattes à l’envol et transportés en un lieu précis : l’enclume (en général un éboulis situé sur un versant sud moins enneigé l’hiver ou une prairie parsemée de rochers).


Gypaète barbu et Vautour fauve à l'écart de la curée (Jean-Yves Bartrolitch)


Là, notre oiseau va prendre de l’altitude (50m, 100m maximum) et lâcher son butin qui est censé se briser sur la roche visée, puis il descend et récolte les éclats d’os et de moelle dont il se régale. Censé se briser car l’os parfois résiste, le Gypaète recommence alors l’opération (des observateurs ont pu noter plus de vingt tentatives chez un jeune, les adultes plus expérimentés s’en tirent généralement mieux !). Un tel régime alimentaire implique un appareil digestif adapté : le bec est long et son ouverture importante, l’œsophage est souple capable de se distendre pour accueillir de gros os, le jabot (cette poche où, chez les oiseaux, commence la digestion) est à peine ébauché, l’estomac long de 17cm et large de 6cm est parsemé de cellules secrétant de l’acide gastrique capable de dissoudre les os (la digestion peut se faire en 24h !). Les poils, plumes ou sabots d’ongulés ne sont pas digérés mais rejetés sous forme de pelote de réjection.

Pour rechercher sa nourriture le Gypaète va parcourir systématiquement son territoire de chasse dans les hauts massifs montagneux ou sont présents des ongulés sauvages (isards, bouquetins…) et domestiques (moutons, vaches…) ; survolant à environ 50m de hauteur de vastes étendues ouvertes (landes, pelouses alpines, éboulis et rocailles), parfois en couple à la recherche de dépouilles même de petite taille d’ailleurs (oiseaux, petits mammifères…) car, si il a le choix, il est friand de chair fraîche. Le Gypaète est un oiseau d’habitudes et il n’est pas rare de le voir faire ses courses aux mêmes endroits et aux mêmes heures.

Pour faire son nid le Gypaète a besoin d’une falaise peu fréquentée pourvue de cavités ou de vires surmontées d’un surplomb où il abritera une aire solide faite de branches et chaudement garnie. En général deux œufs sont pondus à plusieurs jours d’intervalle, le premier éclos, donc l’aîné, possédera un net avantage de force sur son cadet, il le mettra à profit pour capter toute la nourriture et l’agresser continuellement. Le résultat est prévisible, le cadet va mourir de faim et de ses blessures. Les parents n’interviennent pas dans cette tragédie appelée caïnisme (en référence, bien sur, à Caïn qui, selon la Bible avait tué son frère Abel), c’est cruel sans doute, mais il faut faire l’effort d’éviter de juger les comportements animaux selon nos critères humains, tout se passe en fait comme si le second œuf était pondu par précaution au cas où le premier ne pourrait éclore. Des cas d’élevage de deux jeunes jusqu’à l’envol ont été notés (très rares). Le caïnisme est observé chez d’autres rapaces, notamment les Aigles.

Le Gypaète barbu est sédentaire, les juvéniles et les immatures étant erratiques.

Gypaète barbu juvénile (Jean-Yves Bartrolitch)


Il a été longtemps victime de tirs mais surtout d’empoisonnements à la strychnine que l’on déposait pour lutter contre les loups, les renards, les chiens errants et qu’il consommait à son tour en ingérant ses proies. Au point de disparaître presque entièrement d’Europe occidentale, sauf ici ou là notamment en Espagne. Depuis une vingtaine d'années, les choses vont mieux et aujourd'hui 7 territoires sont occupés dans les Pyrénées-Orientales et chaque année un ou deux gypaétons prend son envol pour rejoindre ses congénères. Des plans de réintroduction ont été lancé par ailleurs (Massif Central, Alpes,..) et les résultats sont encourageants.

Bonnes observations !

Texte: Yves Demonte

Photos: Jacques Feijoo, Stéphane Névier, Jean-Yves Bartrolitch.

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