Cocheurs à Ouessant

Un article paru dans "le monde" sur les cocheurs, dans lequel je perçois un peu d'ironie !


Sur l’île d’Ouessant, la « coche » au trésor des passionnés d’ornithologie

Par Marine Dumeurger (paru Le Monde électronique ce jour)

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Tous les automnes, landes et jardins de l’île bretonne sont envahis par les ornithologues amateurs en quête d’oiseaux migrateurs. Entre ces « cocheurs », c’est à celui qui aura noté le plus de « becs rares » sur sa liste.

Julien se presse. Il jette à peine un regard aux falaises qui sombrent dans les eaux claires du petit port du Stiff, à Ouessant, franchit la passerelle tout juste posée sur le quai et quitte le navire. Arrivé sur la terre ferme, il enfourche son vélo et s’élance dans une des rares montées de l’île, laissant s’éparpiller derrière lui une constellation de voyageurs indécis. Lui n’a pas le temps. Bientôt la nuit engloutira la lande roussie par l’automne et il ne veut pas rater sa « coche ». Alors, il pédale, à toute vitesse. Il passe le hameau du Frugullou puis débouche sur un chemin de terre et de rocailles. Quelques minutes plus tard, il a rejoint le lieu-dit de Ker Héré et se fond dans la foule déjà présente.

A l’heure de l’apéro, les habitants sont sortis pour admirer eux aussi le spectacle : une quarantaine d’ornithologues aux tenues camouflage, bottes de caoutchouc aux pieds, longue-vue et téléobjectif au cou, chuchotent, puis s’exclament au vol par bonds successifs d’un minuscule passereau, un pouillot de Schwarz, en provenance de Sibérie, absolument invisible à l’œil nu pour les non-initiés.

Bienvenue à Ouessant. Ses 15 kilomètres carrés, ses quatre-vingt-cinq jours de brouillard par an environ, ses 860 habitants dont son plus célèbre ambassadeur, le musicien Yann Tiersen. Et, donc, ses ornithologues qui déboulent en nombre quand vient l’automne. Principalement au mois d’octobre, avec ses cousines Molène et Sein, la petite île bretonne devient le théâtre d’un jeu singulier. Celui qui unit les oiseaux migrateurs, empruntant un itinéraire régulier ou perdus à plusieurs milliers de kilomètres de leur route, et les amateurs venus les observer.

A la recherche du « bec rare »

Chez les ornithologues, les « cocheurs » forment une catégorie à part. Ils cherchent le « bec rare », celui qui n’a rien à faire là, pour l’ajouter à leur liste. En 2013, Antoine Rougeron a créé Cocheurs.fr, où chacun peut répertorier ses observations. Sur le site Internet aux 1 500 inscrits, on trouve un classement des plus zélés. Le Graal, dans le milieu, c’est le « self-found », ou la découverte d’une espèce jamais observée sur le territoire auparavant.

Originaires de toute la France, depuis une dizaine d’années les compétiteurs sont de plus en plus nombreux. Le profil type : un jeune homme – les femmes se comptent sur les doigts d’une main –, la trentaine, diplômé. La plupart travaillent dans l’environnement, dans la recherche, une association ou un bureau d’études.

Passionné d’ornithologie depuis l’enfance, Antoine Rougeron, salarié de la Ligue de protection des oiseaux, la LPO, raconte : « Lorsque tu débutes dans la coche, très rapidement, tu as envie de voir le plus d’oiseaux possible, et la liste n’est jamais arrêtée. Certains sont seulement visibles dans une région ou à une époque particulière et, chaque année, de nouvelles espèces sont aperçues en France. »

Le lendemain matin, David attend près de la retenue d’eau de Lanvian le passage d’un goéland à ailes blanches, qui vient d’être repéré plus à l’ouest. Travaillant dans le bâtiment, le quinquagénaire a commencé à s’intéresser aux oiseaux quand il a dû gérer des espèces protégées sur ses chantiers, une passion qu’il a ensuite transmise à son fils. Ensemble, ils sont venus du territoire de Belfort passer la semaine à Ouessant et prévoient déjà un crochet par Arcachon, au retour, pour un signalement de sarcelle à ailes bleues, un canard américain qu’ils n’ont jamais vu. Et même si le père de famille s’interroge sur l’aspect collectionneur de la quête, et sur le carburant dépensé à l’heure de la réduction carbone, il évoque cette « joie particulière de découvrir quelque chose de difficile à trouver », et toute l’aventure qui va avec.

Ainsi, depuis quelques années, un fil Telegram avertit des trouvailles en direct. Le point d’orgue de cette chasse au trésor se déroule tous les automnes, à Ouessant. Entre ciel et mer, constamment baignée par les embruns, l’île est un haut lieu de l’ornithologie et accueille, dès les années 1960, les premiers camps de baguage de France, cette technique qui permet d’identifier et de suivre les oiseaux grâce à un anneau passé à leur patte.

Etape privilégiée

Car Ouessant constitue, de par sa position, une étape privilégiée pour de nombreux migrateurs, notamment ceux perdus en mer. Attirés par la lumière du Créac’h, le phare le plus puissant d’Europe, comme l’étaient auparavant les navires pénétrant la Manche, ils trouvent refuge dans les épais buissons d’ajoncs et de ronces qui ont colonisé l’île et les protègent des prédateurs. « Ici, tout est possible. C’est une vraie malle aux trésors », s’enthousiasme Jean-Philippe Siblet, fondateur de l’Association naturaliste d’Ouessant, l’ANO, et un des premiers cocheurs à avoir débarqué, il y a trente-sept ans, sur ce caillou. Pourtant, pour ces oiseaux venus d’Asie, de Sibérie ou d’Amérique, Ouessant est un aller sans retour. Après avoir emprunté une mauvaise dépression, ces rescapés ne pourront pas retrouver leur chemin et mourront pour la plupart d’épuisement.

10 h 34. Une nouvelle alerte résonne sur le fil Telegram. Les poches sonnent et chacun consulte son application. « Un grand pipit supposé pâle posé dans un champ à Parluchen. » Un pipit de Godlewski (un « god » pour les spécialistes), un passereau en provenance de Mongolie. Ceux qui l’ont déjà coché poursuivent leur chemin, mais la plupart se précipitent au point donné. Sur place, quatre-vingts personnes font le pied de grue. A côté d’eux, un peu en retrait, un ancien fauche sa parcelle, en bougonnant.

Une heure plus tard, les rangs se sont éclaircis et le débat fait rage pour déterminer si le furtif était bien un « god » ou un « richard », son cousin, le pipit de Richard, nettement plus ordinaire. Avec leur enregistreur, certains sont parvenus à recueillir son cri, et de petits groupes dissertent en écoutant la bande-son.

Parmi eux, Blaise, 22 ans, fasciné par « la magie des migrations et les espèces rares », passe cette saison cinq semaines sur les îles, à Sein et à Ouessant. Tandis que ses amis rentrent au gîte pour déjeuner, lui décide de poursuivre son exploration. « Ces derniers jours, le vent du nord-est a apporté des espèces sibériennes. Il faut en profiter. Demain, la météo va changer, le vent va passer sud et ce sera moins intéressant », explique-t-il avant de parvenir à une série de jardins privés qu’il scrute avec ses jumelles, en essayant de rester le plus discret possible.

Sur la petite île de 860 habitants, ces bandes de jeunes ornithologues ne passent pas inaperçues. Et pour les plus bougons, les griefs sont nombreux : « ils jettent leur vélo n’importe où », « ils pénètrent dans les jardins », « ils ne consomment pas assez »… Ouessantine depuis toujours, Yolande se souvient : « C’est vrai que ça surprend. Un jour, j’étais en pyjama, je sortais pour aller relever le courrier quand je les vois avec leurs jumelles, tous autour du seul arbre de mon jardin. » De sa fenêtre, elle désigne le laurier, qui trône solitaire face à une mer qui a pris une couleur gris plomb. Puis elle retrouve sa bonne humeur : « Il faut aussi dire qu’ils connaissent l’île comme personne. Ils ont une carte incroyable, qui recense le nom de chaque buisson. »

Un côté mystique

A l’autre bout d’Ouessant, Jean-Philippe Siblet arpente justement les buissons de Kun, « semés par des collègues, il y a une trentaine d’années, pour attirer les oiseaux ». Cette année, avec la fermeture des frontières, la période touristique a été chargée. Il était temps que la petite île esseulée retrouve son calme avec la saison des tempêtes. « Au départ, nous étions quatre ou cinq à venir cocher. Aujourd’hui, cela peut monter jusqu’à deux cents. »

Ancien directeur du service patrimoine naturel au Muséum national d’histoire naturelle, le retraité a la nostalgie des temps « manuscrits », ceux « où l’on voyait seulement un oiseau ». « Avant, quand il n’y avait pas de téléphone, on se retrouvait pour noter nos observations sur un tableau noir, c’était du déclaratif. » L’époque a changé. L’oreille constamment aux aguets, il s’arrête soudain pour désigner le ciel où se détache un chapelet de petits points sombres, « pinsons des arbres » ou « tarins des aulnes » en route vers le sud. Avant de poursuivre : « Avec les réseaux sociaux, les ornithologues se précipitent. Ils sont suréquipés, possèdent des objectifs qui coûtent des milliers d’euros et sont devenus plus exigeants. »

Parvenu au pied du phare du Créac’h, à l’extrémité occidentale de l’île, il évoque la poésie des migrations, les soirs de brume qui engloutissent la lande, ce côté mystique et cette énergie qui émanent des lieux. « Ouessant n’est pas un instantané, elle se mérite. Personnellement, j’ai mis huit ans avant d’y arriver, il y a eu tout un parcours initiatique. » Depuis, qu’il coche ou non, il y revient toujours.


(la photo ne correspond pas à Ouessant bien sûr mais au cap Béar et elle date un peu !!)


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