L’Oedicnème criard (Burhinus oedicnemus) dans les Pyrénées-Orientales


L’Oedicnème criard (Burhinus oedicnemus), malgré sa taille, passe souvent inaperçu, son plumage et son comportement diurne étant des modèles de discrétion. C’est avant tout un oiseau de la nuit et il très peu actif durant la journée. Il est doté de grandes pattes jaunes ce qui caractérise un oiseau marcheur. Celles-ci sont enflées au niveau des articulations d’où son nom : oedicnème vient du grec oidèma (gonflement, jambe enflée). Son plumage brun strié est une véritable tenue de camouflage le dotant d’un mimétisme parfait qui le rend difficilement détectable.



Oedicnème criard dans le vignoble (©B.Boscher-GOR)


Habitats et répartition

C’est l’un des rares limicoles à ne pas être inféodé aux zones humides. Il apprécie particulièrement les zones steppiques et caillouteuses ainsi que les zones à cultures céréalières et dans les Pyrénées-Orientales, l’essentiel de la population nicheuse occupe le vignoble de la plaine du Roussillon. Ceci lui a valu le surnom local de « canard des vignes » ou de « courlis de terre » à cause de son chant qui se rapproche de celui des courlis. C’est dans les secteurs où le sol est aride et caillouteux (Salanque, Rivesaltais) que les densités semblent être les plus fortes. De façon plus marginale il occupe les pourtours des étangs littoraux où quelques couples s’installent dans les prairies limitrophes. Une petite population, la plus haute de France, est connue depuis le début des années 80 à plus de 1300 mètres en Basse Cerdagne (Sainte-Léocadie, Saillagouse, Osséja) dans les parties les plus sèches en bordure de champs de céréales (Berlic 1986). Il est également présent dans les grandes friches de l’aéroport de Perpignan où 5 chanteurs étaient comptés le 17/05/2011 ainsi que dans les landes à salicornes comme celles du camp militaire de Saint-Laurent-de-la-Salanque.

Les données recueillies depuis 2011 sur la base de données Faune-LR mettent en évidence cinq grands noyaux où se concentre l’essentiel de la population nicheuse :

· La Salanque, des berges de l’Agly au sud jusqu’à l’étang de Salses-Leucate au nord : vignes, sansouires, friches.

· Le « Rivesaltais », notamment le vignoble et les friches autour du camp Joffre,

· Les « terrasses de la Têt » autour de Pézilla-la-Rivière, Saint-Estève, Baixas, Peyrestortes : vignes et friches

· Les vignobles et friches situés sur le piémont des Aspres,

· Les pourtours de l’étang de Canet, depuis Cabestany jusqu’à Saint-Nazaire et Alénya : vignes et prairies.

En Cerdagne, en décrivant les biotopes occupés, Berlic (1986) écrivait : « (…) l’Oedicnème a négligé toutes les parties basses à vocation de prairie, trop humides et facilement inondables, pour exploiter les possibilités offertes par les collines pierreuses à faciès de steppe discontinue (…) et les champs cultivés… ».



Répartition de l’Oedicnème criard en période de reproduction (période prise en compte : 2011-2021)



Répartition de l’Oedicnème criard en période de reproduction en Cerdagne (période prise en compte : 2011-2021)


Historique et estimation de la population nicheuse

Les auteurs anciens (Clarke, 1889 ; Ticehurst & Whistler, 1927) signalaient sa présence à Argelès-sur-mer et Canet et Companyo (1839) indique « …cet oiseau habite le département toute l’année ». Par la suite, les divers atlas et listes régionales établis dans les années 70/80 (Yeatman, 1976 ; Affre & Affre, 1978) l’indiquent nicheur dans les Pyrénées-Orientales sans plus de détails. La première estimation chiffrée est apportée par Berlic (1986) qui, indique la présence de 11 à 15 chanteurs sur le plateau cerdan en 1980. A la même époque, en 1977, sa disparition en tant que nicheur sur le dernier site littoral connu à Torreilles est constatée par les observateurs locaux (GOR, 1984). Ensuite, un point sur la répartition de l’espèce est réalisé au début des années 90 (Aleman, 1992). A cette époque, outre la Cerdagne, sa présence est signalée en bordure de l’étang de Canet et dans les vignes en Salanque. Il est également mentionné que le « courlis de terre » est connu des chasseurs et des agriculteurs dans plusieurs localités de la plaine du Roussillon. Une première estimation départementale de la population nicheuse est alors avancée soit 20 à 40 couples (Malvaud, 1995). Ceci paraît faible et c’est sans doute la conséquence d’une probable insuffisance de prospection. En Cerdagne, la petite population installée sur ce plateau d’altitude comptait en 2002, 6 chanteurs localisés dans des milieux agricoles (maïs, labours) et 3 sur des pelouses sèches. Sur ce secteur, Berlic (1986) indique une densité de 0.79 couple/km2 (sur 16 km2).

Il faut attendre 2007 pour qu’une première enquête spécifique de grande ampleur soit lancée par le GOR dans la plaine du Roussillon. Plus de 80 chanteurs seront alors localisés (GOR, non publié). Plus récemment, en 2020, la population totale de la ZPS Salses-Leucate à été estimée à 15-25 mâles chanteurs (GOR 2020). Sur ce secteur, l’espèce est en augmentation assez nette sur la dernière décennie puisque la population totale de la ZPS était estimée à 5-10 chanteurs en 2008 (GOR, 2008). Cette augmentation est à mettre en corolaire de la forte augmentation des effectifs nicheurs d’Outarde canepetière sur la même zone. Ces informations tendent à indiquer que les vignobles et friches de ce secteur sont plus favorables aux espèces steppiques, probablement au niveau de la ressource alimentaire, en particulier en gros insectes. Dans la partie Pyrénées-Orientales de cette ZPS, qui concentre la quasi-totalité des Oedicnèmes criards, la zone de présence de l’espèce couvre environ 8 km2. En termes de densité, on retrouve donc 1,6 à 2,7 couples/km2 . Cette valeur peut être considérée comme faisant partie de la moyenne haute de ce qui est connue en France (Barnagaud & Caupenne, 2015).

Au regard de ces différentes enquêtes, nous estimons que la population nicheuse actuelle des Pyrénées-Orientales doit être comprise entre 100 et 200 couples, estimation déjà avancée en 2008 (GOR in Meridionalis, 2008).


Reproduction, migration et hivernage

Compte tenu de l’extrême discrétion de l’espèce sur son site de nid, les données sur sa biologie de reproduction sont peu nombreuses. Cependant, elles montrent que la période de reproduction est très étendue. Les premiers chants sont régulièrement entendus en mars et plus rarement dès février. Les premiers nids, simple dépression aménagée dans les galets, sont notés en avril et des jeunes encore dépendants peuvent être observés jusqu’à fin juillet/début août.

Dès la fin de la saison de reproduction (fin juillet / début août), les oiseaux se rassemblent et forment des groupes importants notamment dans de grandes parcelles de vignes, de préférence sur substrat caillouteux. Ces sites de rassemblements postnuptiaux sont généralement situés à proximité des secteurs de reproduction les plus denses et peuvent être utilisés pendant plusieurs années. Certains sont parfois désertés après près d’une décennie d’occupation sans raison évidente mais souvent, dans ce cas, les oiseaux iront occuper un site proche du même type.

Bien que Companyo (1839) et Crespon (1840) aient considéré l’espèce comme étant présente toute l’année dans les Pyrénées-Orientales et, plus largement, dans le midi méditerranéen, les rares cas d’hivernage connus ne concernaient que quelques individus jusque dans les années 80 (Olioso, 1991).

Il n’en est plus de même aujourd’hui et l’hivernage est maintenant régulier dans de nombreuses régions (Barnagaud & Caupenne, 2015). C’est le cas dans les Pyrénées-Orientales où les premiers cas documentés ont été notés dans les années 90 dans le vignoble en Salanque. À cette époque de l’année, il est probable qu’à la population locale viennent s’ajouter des oiseaux nichant plus au nord. C’est d’ailleurs le cas en Catalogne où des oiseaux anglais ont été notés en hiver (Green et al., 1997). Ceci explique sans doute le fait que nous puissions observer des groupes importants dépassant parfois 200 individus (max. 249 le 16/12/2011).

Les hivernants peuvent parfois être victimes de vagues de froid, comme celle de février 2012 où au moins 4 cadavres ont été découverts en plaine. En pareil cas, les oiseaux tentent de fuir plus au sud en empruntant des itinéraires parfois surprenants comme cet oiseau trouvé affaibli dans la neige sur les pistes de ski du Pas-de-la-Case (Andorre) à 2300 mètres d’altitude le 04/02/2012.



Répartition de l’Oedicnème criard en période hivernale : mi-novembre à fin février (période prise en compte : 2011-2021)

Les données concernant la migration sont assez rares puisque très peu d'oiseaux sont bagués et il n'est donc pas possible, là où l'espèce est nicheuse, de distinguer les éventuels oiseaux migrateurs des nicheurs locaux. Cependant, les observations d'oiseaux anglais bagués, ont permis d'établir que la majorité d'entre eux hivernent en Espagne (Green et al. 1997). La migration s'effectue principalement de nuit soit de manière isolée soit en petits groupes (Vaughan & Vaughan-Jennings 2005) ceci explique pourquoi les suivis de la migration prénuptiale organisés sur le littoral à Saint-Nazaire, n’ont permis de déceler qu’un très faible passage en mars/avril.


Vol d’Oedicnèmes criards (©J.Laurens-GOR)

Evolution et menaces

Si l’espèce paraît relativement stable en termes de répartition spatiale, il est difficile de dégager une tendance en termes d’effectifs tant nous manquons d’informations antérieures fiables. Il est toutefois probable que l’oedicnème a pu profiter de la multiplication des friches agricoles dans les années 90. Ainsi, sur certains secteurs, l’espèce semble en augmentation sur la dernière décennie (ZPS Salses-Leucate). A l’inverse, elle a quasiment disparu des milieux dunaires, conséquence probable d’une trop grande fréquentation et de la présence continue de chiens non tenus en laisse. Enfin, la mise à l’irrigation de nombreuses parcelles en Salanque pour permettre le développement de cultures fruitières peut, en entraînant une fragmentation des zones de reproduction, constituer une menace à terme.

Bibliographie

AFFRE (G. & L.) 1978. - Liste des oiseaux des Pyrénées et du Languedoc occidental. Bull. A.R.O.M.P., Suppl. au n° 1 : 14 p.

ALEMAN (Y.) 1992. - Situation des Laro-limicoles nicheurs dans les Pyrénées-Orientales (années 1990 et 1991). La Mélano’; 8 : 1-9.

BARNAGAUD (J.Y.), CAUPENNE (M.) 2015 – Oedicnème criard in Issa N. & Muller y. coord. Atlas des oiseaux de France métropolitaine. LPO/SEOF/MNHN Delachaux et Niestlé Paris.

BERLIC (G.) 1986. - Installation et expansion de l'Oedicnème criard Burhinos oedicnemus en Cerdagne (Pyrénées-Orientales). L'Oiseau et R.F.O., 56 : 296-300.

CLARKE (W.E.) 1889. - On the ornithology of the valleys of Andorra and the upper Ariège and other contributions to the Eastern Pyrenees. Ibis, 6 : 520-552.

COMPANYO (L.) 1839. - Catalogue des oiseaux qui ont été trouvés dans le département des Pyrénées-Orientales, soit sédentaires, soit de passage. Bull. Soc. Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, 4 : 54-104.

CRESPON (J.) 1840. - Ornithologie du Gard et des pays circonvoisins. Nîmes, chez BIANQUIS­GIGNOUX. 568 p.

GREEN (R.E.), HODSON (D.E.), HOLNESS (P.R.) 1997 - Survival and movements of Stone curlews Burhinus oedicnemus ringed in England. Ringing & Migration 18 (2) : 102-112.

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MALVAUD (F.) 1995. - L’Oedicnème criard Burhinus oedicnemus en France : répartition et effectifs. In Ornithos, LPO. Pp 77-81.

MERIDIONALIS 2008. Référentiel Oiseaux de l’Annexe I de la Directive Oiseaux. DIREN Languedoc-Roussillon.

OLIOSO (G.) 1991 - Œdicnème criard in YEATMAN-BERTHELOT D. - Atlas des oiseaux de France en hiver. 1985-1989. Société ornithologique de France, Paris : 216-217.

TICEHURST (C.B.) & WHISTLER (H.) 1927. - On the summer avifauna of the Pyrénées-Orientales. Ibis,3 : 284-310.

VAUGHAN (R.) & VAUGHAN-JENNINGS (N.) 2005 - The Stone Curlew Burhinus œdicnemus. Isabelline Books, Cornwell. 345p.

YEATMAN (L.) 1976. - Atlas des oiseaux nicheurs de France. Ministère de la Qualité de la Vie. Société Ornithologique de France, éd. Paris. 283 p.



Yves ALEMAN le 15/08/2021.




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