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Outarde canepetière : possible effet de la sécheresse sur la population roussillonnaise.

F. Olivier


Historique de la population française


L’Outarde canepetière (Tetrax tetrax) est un oiseau de plaine, qui affectionne les habitats steppiques. En France, l’espèce est scindée en deux populations : l’une est migratrice et se situe dans le Centre-Ouest du pays (principalement en ex-région Poitou-Charentes), tandis que l’autre est sédentaire et se trouve sur le pourtour méditerranéen (des Pyrénées-Orientales au Var). La première concentrait 324-330 mâles chanteurs en 2020 et la deuxième, beaucoup plus conséquente, en comptait 2 052 à 2 194 la même année (Poirel, 2022).


La population migratrice subit une forte régression depuis les années 1970 et s’est stabilisée autour de 330 mâles chanteurs dans les années 2000 (Gendre et al., 2018). Aujourd’hui confinée aux plaines du Centre-Ouest, cette population s’étendait auparavant de la Charente-Maritime aux Ardennes (Caupenne, 2015) et était reliée aux autres populations d’Europe centrale, aujourd’hui disparues (Morales & Bretagnolle, 2021). Cette population est la dernière population migratrice d’Europe et peut donc être considérée comme étant la relique de la population française « historique ».


A l’inverse, la population méditerranéenne semble d’apparition récente, puisque l’espèce n’était pas considérée nicheuse avant le XXème siècle en Méditerranée française (Cheylan, 1985). Depuis cette installation, l’espèce connait une forte croissance et a colonisé de nombreuses plaines méditerranéennes françaises depuis ses bastions des Bouches-du-Rhône et du Gard. Cette situation est paradoxale puisque la population européenne de l’espèce est globalement en fort déclin. En effet, elle est aujourd’hui restreinte à l’Espagne, le Portugal, la France, l’Italie (Sardaigne) et la Russie (Mañosa & Morales, 2020) et l’espèce a disparu d’une dizaine de pays européens en 100 ans (Morales & Bretagnolle, 2021). L’installation de l’espèce en Méditerranée française puis sa forte expansion pourrait s’expliquer par la déprise viticole importante qui a touché les plaines méditerranéennes du XXIème siècle (Mañosa & Morales, 2020 ; Bizet & Gilot, 2023) mais nous pouvons émettre d’autres hypothèses, comme un déplacement (et une sédentarisation) des populations du centre de la France vers le sud.


A l’heure actuelle, les départements accueillant le plus d’individus sont les Bouches-du-Rhône, le Gard et l’Hérault, concentrant environ 1920 mâles chanteurs en 2016, soit environ 90 % de la population méditerranéenne française et 80 % de la population nationale (Gendre et al., 2018). La population française d’Outarde canepetière a donc connu une véritable bascule au cours du dernier siècle puisque le Gard et les Bouches-du-Rhône ne concentrait que 10 % de la population nationale dans les années 1980 (Cheylan, 1985).








Évolution des effectifs d'Outarde canepetière en France depuis 1970 (extrait de Gendre et al., 2018).







Évolution du nombre de mâle chanteur par sous-population Centre-ouest/Méditerranée depuis 1996 (extrait de Gendre et al., 2018).

Une installation récente dans le Roussillon


C’est dans ce contexte de forte croissance de la population méditerranéenne que l’espèce s’est installée dans les Pyrénées-Orientales en 2008 (Gilot et al., 2013). Aucune mention contemporaine de reproduction n’avait jamais été faite pour l’espèce dans le département. Companyo (1861) la citait comme régulière et abondante au passage en mars et septembre, phénomène qui peut être attribué aux individus migrateurs du centre de la France et peut-être d’Europe centrale.


L’espèce a tout d’abord été contactée en plaine de la Salanque. Le triangle Salses-le-Château/Rivesaltes/Saint-Hippolyte constitue ainsi le bastion départemental de l’espèce. Rapidement, d’autres secteurs satellites ont été colonisés, comme l’aéroport de Rivesaltes, le nord du camp Joffre ou encore le vignoble de Thuir.


Il faut noter que la population départementale n’est pas sédentaire (contrairement à la population méditerranéenne « originelle »), puisque seule une dizaine d’observations hivernales ont été recueillies dans le département en 15 ans. Il est donc possible, mais non démontré à ce jour, que les individus de Salanque effectuent une petite migration pour rejoindre les zones d’hivernage importantes situées dans l’Hérault et le Gard.


Les milieux utilisés par l’espèce forment une mosaïque typique de la plaine méditerranéenne constituée de friches agricoles, de vignes et de quelques parcelles plantées de légumineuses (luzerne). Si les vignes enherbées peuvent être occupées par l’espèce (en tout cas les mâles chanteurs), les vergers sont strictement évités (Gilot et al., 2013). Cet attrait pour les friches et les parcelles de luzerne est un trait maintenant bien connu de la population méditerranéenne française (Devoucoux, 2017). La hauteur de végétation est importante et les préférences écologiques ne sont pas les mêmes selon le sexe. Les mâles apprécient une strate herbacée basse voire rase, tandis que la hauteur optimale pour les femelles et leurs jeunes est de 30-50 cm (Devoucoux et al., 2018).


Principal habitat utilisé par l’Outarde canepetière en Salanque : la friche viticole (Y. Aleman)

Depuis cette récente installation, le GOR suit chaque année la population roussillonnaise, dans le cadre de la déclinaison régionale du Plan National d’Action (PNA) Outarde canepetière. La méthode de suivi est celle appliquée à l’échelle du pourtour méditerranéen pour le suivi des populations nicheuses : points d’écoutes de 5 minutes réalisés une fois entre le 1er mai et le 10 juin. Dans les Pyrénées-Orientales, 46 points d’écoutes sont ainsi réalisés chaque année en Salanque, en général autour du 10 mai. Les potentielles données opportunistes récoltées au cours de la saison de reproduction sont également utilisées pour définir le nombre de mâles chanteurs sur l’année.


Mâle d’Outarde canepetière (J. Dalmau)

2010 à 2020 : une forte augmentation des effectifs


C’est à partir de 2010 qu’une véritable population semble se reproduire en Salanque, puisque 4 mâles chanteurs sont détectés (Gilot et al., 2013). Par la suite, les effectifs ont rapidement augmenté pour atteindre 17 mâles chanteurs en 2015 (croissance annuelle moyenne de 40 %). L’année suivante a vu la population exploser puisque 36 mâles sont comptabilisés, soit une augmentation de 112 % en un an. L’effectif s’est alors stabilisé autour de 30-35 mâles chanteurs pendant 5 ans, de 2016 à 2020.



Évolution du nombre de mâles chanteurs d’Outarde canepetière dans les Pyrénées-Orientales depuis l’installation de l’espèce en 2008 (Données GOR/PNA OC). 2021-2022 : Une première phase de régression liée à la perte d’habitat favorable

Évolution de la répartition de l’Outarde canepetière dans les Pyrénées-Orientales entre 2008-2015 (installation), 2016-2020 (pic de présence) et 2021-2023 (régression).


La population subit une forte régression de ses effectifs en 2021, de l’ordre de 40 % en un an (GOR, 2021). La population descend alors à 15-20 mâles chanteurs en 2021 et 2022 (GOR, 2022). Cette baisse quantitative se traduit également par une contraction de l’aire de présence de l’espèce dans la plaine de la Salanque, mais également par l’abandon des sites satellites.


Cette régression s’explique en grande partie par la remise en culture de nombreuses friches favorables à l’espèce autour de l’année 2020, afin de planter de nouveaux vergers. Ce phénomène de replantation a été constaté et documenté en Salanque, que ce soit dans la Zone Natura 2000 du « Complexe lagunaire de Salses-Leucate », ou en dehors. Environ 35 % des habitats favorables à l’espèce ont été replantés au sein de la Zone Natura 2000 sur la seule période 2020/2021 (GOR, 2021).


Par ailleurs, la replantation des friches agricoles au nord du camp Joffre (Mas Peixot) a également fait disparaitre les outardes de ce secteur. L’espèce y était présente de 2013 à 2019 et a concentré jusqu’à 4 mâles chanteurs (GOR, 2022). En quelques années, ce sont environ 40 ha de friches pseudo-steppiques à très fort enjeu qui ont disparu pour laisser place à une oliveraie irriguée. En plus de l’outarde, d’autres espèces d’oiseaux patrimoniaux, dont certaines très rares en France, ont été directement impactées (Alouettes calandrelle et calandre, Bruant ortolan, Cochevis de Thékla, Pipit rousseline).


Évolution des parcelles de vergers dans la « zone agricole » de la Zone de Protection Spéciale (Natura 2000) Salses-Leucate entre 2012, 2017 et 2021. Source : Syndicat Rivage.

2023 : Un nouvel effondrement de la population lié à la sécheresse


En 2023, un effectif de 8-10 mâles chanteurs est recensé en Salanque, soit une baisse de plus d’environ 75 % par rapport à 2020, ramenant la population roussillonnaise à son effectif de 2011-2012.


L’année 2023 a été marquée par une sécheresse hivernale et printanière sans précédent dans le Roussillon. Au printemps, la végétation des parcelles en friche ou en luzerne abritant l’espèce était beaucoup moins haute qu’habituellement à pareille époque. La hauteur de la végétation est connue pour être un facteur important pour la présence de l’espèce, notamment pour le cantonnement des femelles (Devoucoux et al., 2018).


L’alimentation des adultes est principalement constituée de pousses tendres et d’inflorescences (Géroudet & Olioso, 2009), notamment de crucifères et légumineuses (comme la luzerne en Salanque). Il est probable que cette ressource ait manqué à l’arrivée des outardes au printemps, limitant ainsi leur présence. Enfin, la ressource alimentaire animale (notamment en orthoptères, nécessaires à l’élevage des poussins) a semblé très limitée cette année dans ces milieux. Cela semble être la conséquence logique de l’épisode de sécheresse, dont les effets sur la végétation et leurs répercussions sur les populations d’insectes sont connus (Croy et al., 2021).


L’impact de la sécheresse serait donc double pour les outardes :

- réduction de la hauteur de végétation limitant les secteurs favorables à leur cantonnement en début de printemps

- perte de ressource alimentaire végétale (pour les adultes) et animale (pour les poussins)


Mâle d’Outarde canepetière en 2022, dans une friche récemment retournée et plantée (F.Olivier). Cependant, nous manquons de relevés précis pour mesurer efficacement l’impact de la sécheresse sur la population d’outarde, et ce ne sont là que des hypothèses. De plus, il est possible qu’un effet à retardement des arrachages de friches de 2020-2021 ait eu lieu, les parcelles récemment retournées pouvant encore être favorables une année ou deux (au moins pour les chanteurs) avant la pousse des arbres fruitiers.



D’autres causes ?

Outre la sécheresse et la perte d‘habitat, la régression de la population salanquaise peut être expliquée par la dynamique globale de la population de Méditerranée française. En effet, les recensements des dernières années semblent montrer une stabilisation, voire une légère régression des effectifs. C’est notamment le cas dans les populations les plus proches de celle de Salanque, dans la plaine de Lézignan (11), la Basse Plaine de l’Aude (11 et 34) et le Biterrois (34). Ces populations ont toutes connu un pic d’effectif autour des années 2013 et 2017, pour ensuite décroitre légèrement (COGard, 2022). Ce pattern est assez similaire à celui de la population salanquaise, sans pour autant présenter l’effondrement drastique des effectifs que nous connaissons.



Quel avenir pour l’Outarde canepetière dans les Pyrénées-Orientales ?


Face à cette soudaine régression des effectifs d’Outarde canepetière, l’avenir de cette très jeune population apparait déjà précaire.


La problématique de la perte d’habitats ayant été identifiée, des mesures devraient être prises prochainement pour conserver des couverts appropriés, notamment au sein de la ZPS de Salses-Leucate, par le biais de Mesures Agro-Environnementales et Climatiques (MAEC) dont la mise en œuvre est coordonnée par le Syndicat Rivage (animateur de la zone Natura 2000).


D’autres menaces pèsent sur la population d’outardes. Comme l’ensemble de la plaine du Roussillon, la Salanque subit une pression foncière particulièrement forte. Ainsi, plusieurs projets d’urbanisation pourraient voir le jour dans les années à venir et impacteraient directement les secteurs à outardes. C’est notamment le cas des projets de centre pénitentiaire de Rivesaltes et celui d’extension de la ZAC Mas de la Garrigue Nord, qui se situent tous deux dans des secteurs occupés par l’espèce jusqu’en 2020. Un autre projet, a priori abandonné, prévoyait l’extension du circuit automobile de Rivesaltes, sur une surface de 53 ha comprenant plusieurs friches à outardes. Enfin, le projet de la nouvelle ligne ferroviaire Montpellier-Perpignan prévoit la destruction de secteurs encore récemment occupés au nord du Camp Joffre.


Il est trop tôt pour affirmer que l’Outarde canepetière soit au bord de l’extinction dans le département. Cependant, les derniers résultats de 2023 confirment la fragilité de la petite population roussillonnaise face à des changements brutaux. Si des actions concrètes de conservation ne sont pas engagées pour limiter la perte d’habitat et si les épisodes de sécheresse deviennent plus fréquents, nous risquons pourtant bel et bien de voir disparaitre l’espèce de Salanque, qui nous paraitra alors bien triste au printemps sans ce « bruit discret qui intrigue », comme l’écrivait Géroudet.


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2 Comments


Merci Florian pour cette synthèse

hélas plutôt morose pour l'avenir de cette population d'outarde roussillonnaise ! il me semble que les cultures à gibiers (en particulier luzerne) ont beaucoup aidés à la présence de l'espèce mais effectivement la sécheresse les as décimées cette année.

Outre les MAEC, dans le cadre du PNA Outarde des ensemencements de friches ne sont pas envisageables ?

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Béatrice Boscher
Béatrice Boscher
Oct 09, 2023

Merci, très intéressant sur les effets et les causes....

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