Biodiversité

Chaque année, environ 20 000 nouvelles espèces sont décrites sans tambour ni trompette.

De petites pierres qui s’ajoutent à cet édifice monumental qu’est l’inventaire des végétaux et des animaux, entamé il y a plusieurs siècles. Tâche colossale mais travail de fourmi qui se poursuit, espèce après espèce.

L’an zéro de cet inventaire moderne remonte à la parution, en 1758, de la 10e édition du livre « Systema Naturae » de Carl von Linné, forte de 8 000 espèces : le naturaliste suédois invente le système de classification binomial. Aujourd’hui encore, chaque espèce est décrite par deux mots – le genre et l’espèce – à consonance latine.

La taxonomie s’affirme en tant que discipline scientifique. Les XVIIIe et XIXe siècles sont ceux des explorations et des grands voyages. Des spécimens récoltés dans des pays lointains viennent enrichir les collections. Darwin, Wallace, Bates… Des naturalistes font des découvertes majeures permettant de comprendre les mécanismes de l’évolution.

A la fin du XXe siècle, les scientifiques ont décrit 1,5 million d’espèces et imaginent qu’il leur en reste à peu près autant à découvrir. L’horizon semble atteignable.

Mais un entomologiste américain va balayer ces certitudes. Au début des années 1980, Terry Erwin asperge une espèce d’arbre de la forêt tropicale du Panama d’un neurotoxique violent qui paralyse les arthropodes. Au pied de l’arbre, il récupère plus de 1 000 espèces. De ses travaux, il déduit qu’il pourrait y avoir jusqu’à 30 millions d’arthropodes sur la planète.

A la même époque, le scientifique américain Edward O. Wilson participe à l’invention de la notion de «biodiversité» qu’il fait entrer dans le langage commun.

« Çela a relancé l’idée qu’on n’avait pas fini l’inventaire de la planète. »

Un autre élément vient raviver l’intérêt déclinant pour la taxonomie. Le séquençage de l’ADN se développe et ouvre de nouvelles perspectives. De discipline désuète et dépassée, la taxonomie est redevenue digne d’attention. Il ne lui reste plus qu’à répondre à l’autre grande question : combien y a-t-il d’espèces animales et végétales sur Terre ? Cinq millions, 10 millions, 100 millions, comme l’ont estimé certains ? Le consensus s’établit autour de 8 à 10 millions, dont un peu plus de 2 millions ont été décrites.

« L’ordre de grandeur n’est pas si important », remarquent Barbara Réthoré et Julien Chapuis, biologistes, qui mènent des expéditions d’exploration et de sensibilisation.

« Ce qui compte, c’est de réaliser à quel point nous sommes ignares sur l’état du vivant sur notre planète à l’heure où l’on projette d’aller sur Mars. »

Le parc national du Mercantour a entrepris de réaliser l’inventaire complet de sa faune et de sa flore. Lorsqu’il est lancé en 2007, ce projet d’inventaire exhaustif est le premier d’Europe. «Je contacte des scientifiques, j’essaie de les appâter en leur expliquant ce qu’on a comme données… Parfois c’est un peu une opération séduction ! s’amuse Marie-France Leccia, qui pilote le projet. Et parfois ça se fait par hasard, parce que l’un d’entre eux passe ses vacances dans la région. » Il y a une quinzaine d’années, environ 7 000 taxons (espèces et sous-espèces) avaient été recensés dans le parc. Depuis, ce nombre a doublé.

Les publications électroniques ont facilité la compilation de très gros articles ainsi que l’accès à la littérature scientifique. Si les effectifs des taxonomistes sont en baisse dans les grandes structures des pays développés, ils grossissent dans les pays émergents. Les rangs des « amateurs éclairés » ne cessent aussi de croître.

La disparition des habitats naturels, du fait de l’urbanisation et de l’artificialisation des sols croissantes, explique en grande partie la baisse des effectifs. A travers le monde, les populations de plantes et d’animaux s’étiolent sous les coups de boutoir des activités humaines. Alors que l’érosion de la biodiversité s’accélère, les taxonomistes mènent une course contre la montre perdue d’avance et décrivent parfois comme nouvelles des espèces collectées plusieurs dizaines d’années auparavant, à la manière d’astronomes décrivant des étoiles qui n’existent plus.

« On ne peut protéger que ce qu’on connaît », répètent comme un mantra les taxonomistes.

Mais comment passer de la connaissance à la conservation ? A quoi sert, par exemple, d’avoir un inventaire exhaustif de la faune et de la flore du parc du Mercantour ?

« Nous sommes d’abord dans une optique de connaissance pure, note MFLeccia, qui admet une certaine frustration en tant que gestionnaire d’un espace protégé. « Ce n’est pas parce qu’on sait qu’il y a telle espèce que l’on connaît son écologie, les menaces qui pèsent sur elle, comment mieux la gérer. On identifie les briques, on verra après comment fonctionne la maison ».

La taxonomie est la base, le socle indispensable, le préalable à tout le reste. Pas une simple collection d’espèces que l’on conserverait les unes à côté des autres, tel un philatéliste méticuleux. « On a décrit un peu plus de 2 millions d’espèces, mais on n’en connaît réellement que quelques dizaines de milliers ».

« La biodiversité n’est pas un ensemble figé. La difficulté est qu’il faut agir maintenant et en urgence sur des dynamiques du vivant qui se déploient sur des millions d’années. »

Plus qu’à protéger une espèce en particulier, les politiques de conservation visent avant tout à protéger des écosystèmes ou des espèces « parapluie ».

« L’inventaire complet, on n’y arrivera pas, mais tout n’est pas foutu pour la protection de la planète. L’important, c’est de connaître le mieux possible le vivant, parce qu’on ne protège pas la forêt de la même façon en Amazonie et en France. Les solutions sont aussi locales. »


Extrait d'un article paru dans "Le Monde".


89 vues2 commentaires